A la mémoire de Bernard Mabille

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Bernard Mabille nous a quittés le 1er septembre 2014. Cet homme brillant et discret à la fois, au corps d’athlète mais affaibli depuis plusieurs années par la maladie, animé d’une passion conceptuelle qui a fasciné des générations d’étudiants, laisse un grand vide au département de philosophie.

Né en 1959, Bernard Mabille a été reçu à l’agrégation de philosophie en 1983. D’abord professeur dans le secondaire, puis professeur de khâgne à Bordeaux, il a été maître de conférences à l’université Paris-Sorbonne de 1993 à 2003. Il a ensuite été professeur à l’université de Rouen, et enfin à l’université de Poitiers à partir de 2005.

Ses lecteurs ont été marqués en premier lieu par son Hegel, l’épreuve de la contingence (Aubier, 1999), qui rénovait la lecture de Hegel. Il la renouvelait tout d’abord par sa méthode : repérer les problèmes internes de l’œuvre et les stratégies de l’auteur pour les résoudre. Mais il la bouleversait surtout en mettant en avant un thème que personne n’avait pris au sérieux jusqu’alors, et qui pourtant est au centre de l’ontologie hégélienne, celui de la contingence. Bernard Mabille, prenant le contre-pied du lieu commun d’un Hegel chantre d’une nécessité sans faille, a en effet montré que, chez Hegel, la contingence n’est pas surmontée par les figures classiques du fondement, et que l’absolu ne s’accomplit qu’au risque de la scission et la perte de soi.

Dans un deuxième ouvrage majeur, Hegel, Heidegger et la métaphysique (Vrin, 2004), Bernard Mabille examinait la question de la métaphysique à partir du débat mené par Heidegger avec Hegel dans l’exposé de 1957 sur La constitution onto-théologique de la métaphysique. Au-delà du repérage des enjeux de cette discussion précise (« du côté hégélien, libérer le logos par la logique ; du côté heideggérien, libérer le logos du logique »), il proposait une vision originale de la métaphysique. Pour lui, celle-ci n’est ni « onto-théo-logie » ni « onto-théo-logie », mais « katholou-proto-logie », c’est-à-dire réduction de la totalité de l’étant à un principe premier. Nous avons dès lors, explique-t-il, deux grandes figures du principe : soit un principe-étant, soit un principe-néant, ce qui donne naissance à la métaphysique « ontologique » et à la métaphysique « mé-ontologique ».

Cette inspiration se retrouve dans un ouvrage à paraître chez Peeters en 2017, sous le titre Rencontres, Hegel à l’épreuve du dialogue philosophique, et qui tend à mettre en évidence les conditions d’énonciation de la « principialité » du principe et de sa relation à l’étant. À l’analyse des écrits de Hegel et de Heidegger s’ajoute désormais, entre autres, une lecture de Plotin. La thèse fondamentale est alors que le principe se laisse penser non plus comme un point fixe mais comme un processus – un processus dont le rythme intègre l’indétermination impliquée par l’écart entre le principe et le principié et la détermination exigée par la relation entre les deux termes.

Bernard Mabille avait su montrer que la question de l’imprévisible et de l’immaîtrisable joue un rôle de premier plan dans la pensée philosophique de Hegel. Au-delà de Hegel, il avait intensément médité sur les limites de la rationalité. La contingence a voulu qu’une tumeur du cerveau ronge ce grand esprit. Saurons-nous être à la hauteur de sa mémoire ?

 

Gilles Marmasse